Un ours dans la bergerie

Un ours dans la bergerie

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Quitterie SIMON
Un ours dans la bergerie
Thierry Magnier Romans Jeunesse

Son père élève des moutons dans les Pyrénées, et la colère gronde contre les défenseurs des ours, qui n’y connaissent rien alors que les troupeaux sont décimés. Aussi lorsque Elias, lors d’une randonnée, trouve un ourson orphelin blessé il sait bien qu’il ne pourra pas le rapporter à la maison. Il ne se résout pas non plus à l’abandonner à une mort certaine. Alors il entre dans le cercle des mensonges et soigne en cachette son protégé. Mais cela ne peut durer… Elias saura-t-il trouver les arguments pour sauver celui que son père considère comme un nuisible ?
Quitterie Simon donne la parole aux éleveurs et nous ne pouvons ignorer leur dilemme.





«Qu’un touriste se fasse tuer et vous verrez que les choses changeront !» tonnait mon père, le soir, en tapant du poing sur la table.
L’ampoule au plafond en tremblait et promenait sur les murs des ombres inquiétantes.
Ses copains, autour, ajoutaient qu’aujourd’hui, il valait mieux abattre un homme qu’un ours, qu’on en prenait pour moins cher. Et qu’ils voudraient bien les voir, ici, dans le pays,
tous ces messieurs en costume-cravate, ou en tailleur comme la ministre de l’Écologie qui pensait que ça faisait joli, un ours, dans la montagne, que c’était «naturel». Ah elle voulait voir l’ours ? Qu’elle vienne ! Elle ne serait pas déçue. Ils la ligoteraient à un arbre, l’enduiraient de miel et il suffirait d’attendre. On se marrerait bien !
Ces soirs-là, ma mère ne quittait pas la cuisine, trouvant toujours à faire. Elle passait régulièrement derrière mon père en lui caressant la nuque. Pour l’apaiser et qu’il n’aille pas trop loin en paroles. Passé une certaine heure, elle tentait de ranger la bouteille de rouge et bâillait en disant qu’elle allait se coucher. J’entendais dans sa voix des points de suspension, comme s’il s’agissait d’une question dont la réponse appartenait à mon père: l’accompagnerait-il ou pas ? Mais à ce stade de la soirée, lui et ses copains n’avaient
plus qu’un seul point de mire: l’ours. Qui représentait à lui seul tout ce qu’ils détestaient: les normes, qui leur tombaient de «la capitale» ou de Bruxelles, les paperasses, les vaccins vétérinaires hors de prix et obligatoires…
Alors mon père redescendait à la cave chercher de quoi refaire le monde et dans la pénombre, d’une voix sourde, avec des mines de résistants à la veille d’une action stratégique, ils se mettaient à parler de pots de miel mélangé à du verre pilé, de carcasses de brebis empoisonnées… jetant des regards complices au portrait de l’arrière-grand-père qui posait, en grand format, son chapeau rabattu sur l’arrière, sa crosse du fusil à terre, au côté d’une dépouille d’ours. Ce dernier, les quatre pattes liées à une énorme branche, pendait, tête renversée en arrière, lamentablement. L’arrière-grand-père avait touché une prime pour son exploit ainsi que le respect de tout le village.
– Aujourd’hui, avise-toi de faire pareil ! tonnait son petit-fils, mon père. Tu en prends pour perpète.

Quitterie Simon est née dans les Pyrénées en 1970. Elle en a gardé le goût des torrents, des forêts et elle en ramène parfois quelques arbres, quelques ours ou d’étranges personnages… Elle vit avec eux au bord de l’océan, à La Rochelle, ou à Paris, au coeur du marché africain. Tout cela fait de drôles d’histoires !