Roméo sans Juliette



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Jean-Paul NOZIÈRE
Roméo sans Juliette
Thierry Magnier Romans Jeunesse

Roméo est élevé par son père, petit épicier qui depuis la mort de sa femme a sombré dans la rancoeur et la haine de l’autre, entraînant son fils dans son sillage. Juliette connaît
Roméo, son voisin, depuis toujours. Ils se sont promis l’un à l’autre comme une évidence, mais les choix politiques et idéologiques de Roméo vont l’éloigner de Juliette. L’amener
au bord de l’irréparable aveuglé par les discours de ses amis fervents nationalistes, anti «bougnouls», anti «pd» comme ils disent, imbéciles sans culture, sans pensées, animés d’une rage stérile et prêts à tomber entre les mains de manipulateurs malins.
Construit en flash-backs et en récits alternés entre Roméo et Juliette, ce roman dévoile au lecteur le cheminement d’un enfant et d’un ado vers l’extrémisme, lorsque les repères
familiaux sont inexistants ou terriblement altérés. Glaçant et efficace, ce récit est aussi l’histoire d’une rédemption.





Ce jour-là, j’apprends deux bonnes nouvelles. Il y a longtemps que ça n’est pas arrivé. Le directeur du Centre éducatif fermé donne la première. Il m’a convoqué dans son bureau. Je suis au Centre depuis six mois. Une durée qui semble aussi longue qu’une vie quand on a dix-huit ans. Le dirlo m’attend assis derrière son bureau.
– Bon, Roméo, tu nous quittes aujourd’hui et j’en suis heureux. J’ai toujours détesté te voir chez nous. Ce que je connais de ton histoire me dit que ce n’était pas la meilleure solution… Bon, épiloguer ne sert à rien, ce qui est fait est fait.
Le directeur s’appelle Luc Poidirac. Il m’aime bien. Je l’aime bien aussi, enfin aussi bien qu’il est possible d’aimer une personne qui vous empêche de faire des tas de choses. Un gros type, à l’air épuisé du haut en bas et du matin au soir. Des poches sous les yeux. Quand il s’adresse à un des douze adolescents du Centre, on dirait qu’il retient ses larmes. « Ses pensionnaires », comme il dit. Les autres adultes qui nous surveillent n’emploient pas des mots aussi souples. Directeur d’un Centre éducatif fermé n’est pas un bon boulot pour lui. Ce jour-là, il est habillé comme tous les autres jours. Il porte un jean pourri, qui lui pend un peu aux fesses, et par-dessus son éternel pull, pas en meilleur état que le jean. Il a des lunettes aux verres teintés. Derrière, il y planque des yeux désespérés de voir des adolescents qui marchent au bord d’un gouffre et qu’il essaie d’empêcher de tomber.
– Vous parlez du passé, monsieur Poidirac et j’ai l’intention de l’oublier, soyez-en sûr. J’aurai dix-neuf ans dans six mois.
Il grimace. Claironner que je deviens adulte ne lui plaît pas tant que ça. Après la grimace, il essaie un sourire. Les lèvres découvrent ses dents de cheval plantées sur des mâchoires de boxeur, assez impressionnantes quand il malaxe du chewing-gum.
– Ouais… ouais, Roméo. Je connais ta musique par coeur. Tu t’engageras dans l’armée, tu te porteras volontaire pour des missions qui t’emporteront à l’autre bout du monde. Peu importe si on y risque sa peau, l’essentiel selon toi étant d’atterrir le plus loin possible de la France. Ouais… ouais…
– Ne racontez pas mon avenir de cette façon, monsieur le directeur. On dirait que je pars vivre sur une île déserte. À partir d’aujourd’hui, je suis heureux. Je suis libre et grâce à vous j’aurai un logement et un travail, en attendant…

Jean-Paul Nozière a exercé le métier de documentaliste dans un collège de la Côte d'Or, avant de se consacrer entièrement à l'écriture. Il a enseigné l'histoire-géographie en Algérie aux filles des classes de première du lycée Malika-Gaïd de Setif, durant deux ans : un souvenir inoubliable.
Il est l'auteur d'une quarantaine de titres pour adolescents et de dix romans policiers pour adultes.



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