La tête ne sert pas qu'à retenir les cheveux



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Pauline PENOT
Sabine PANET
La tête ne sert pas qu'à retenir les cheveux
Thierry Magnier Romans Jeunesse

Où l’on retrouve les femmes de la famille Bocoum. De retour à Villepinte après des vacances au Sénégal, Ernestine confronte ses rêves de cinéma à la réalité étriquée des castings. Dado, elle, met à l’épreuve ses principes de femme libre et indépendante en se découvrant amoureuse. Quant à Awa, en terminale, elle réfléchit à son avenir. Lors d’une visite chez la gynécologue, elle apprend qu’elle est excisée – elle n’a jamais entendu ce mot auparavant – et découvre cette pratique mutilatrice. La colère qui l’envahit d’abord fait rapidement place à l’urgence : comment protéger ses sœurs ?





« Ce matin », écrivit Ernestine dans le carnet en moleskine que Jacob lui avait offert pour le voyage « Nawdé arbore un pagne assez sobre. Cerises sur coucher de soleil, avec par-ci par-là, des palmiers vert fluo et des portraits miniatures du président. Elle est hyper belle, pour une vieille : longue et mince, le visage fin et juste quelques rides autour des yeux, qui plissent quand elle parle. Elle dit que je lui ressemble beaucoup, et elle m’a demandé de réciter une scène de l’École des Femmes à la veillée. Avec la lumière des flammes et les étoiles, ça devrait être pas mal du tout, dans le style intimiste. Moins grandiose que le Trianon, bien sûr, mais une actrice sait s’adapter aux circonstances. »
Ernestine épongea avec son tee-shirt les gouttes de sueur qui perlaient à son front. Le moindre rayon de soleil ratatinait tout sur son passage. La fournaise grésillait : c’était le crépitement des insectes rôtis par la terre, chauffée à blanc.
Elle était assise sur une natte en plastique étendue devant la case de Nawdé, où la famille Bocoum avait pris ses quartiers le temps de ses vacances au Fouta. Un large toit de paille en recouvrait l’entrée, conçue comme une véranda en banco. C’était le seul coin d’ombre un peu tranquille. Il y avait bien l’épais manguier de la place principale, mais le risque de chute de fruits était élevé, et les garçons du village y jouaient au foot avec les jumeaux : leur cris empêchaient Ernestine de se concentrer. À Villepinte, elle pouvait au moins débrancher la Wii.
Ici, rien à faire. De toutes les façons, il n’y avait pas d’électricité. Pas de ventilateur. Pas de télévision, à part l’antique poste que le voisin branchait sur la batterie de sa voiture. Pour recharger son téléphone, il fallait aller au centre de santé, sur le goudron, à trois kilomètres, et attendre son tour. En bref, elle était aussi bien devant la case de Nawdé.
Ernestine ferma les yeux. Elle se dit qu’elle allait se jeter dans le fleuve Sénégal dès qu’elle trouverait assez d’énergie pour se lever mais, encombrée par la vision d’un crocodile à l’affût sur une berge, elle révisa sa rêverie et barbota mentalement dans une piscine de glaçons, un milkshake à la main. L’eau était turquoise. Jacob apparut, en maillot de bain pour sortir une cannette de Coca du frigo encastré dans le carrelage du bassin. Ce frigo ventru ressemblait étrangement à ceux que les Bocoum avaient offerts au village, et qui étaient entreposés dans la nouvelle école en attendant la distribution démocratique annoncée par Bassirou. En réalité il fallait surtout attendre que le courant arrive au
village. L’année suivante, peut-être. C’était une promesse de campagne à laquelle Bassirou tenait beaucoup.
– Je te salue, petite-fille de Nawdé, fille d’Aminata et de Khalidou Bocoum, petite soeur d’Awa, grande soeur de Seydou, Ibrahima et Amayel. Comment vas-tu ? Et la santé ? Et la famille ? Ta mère est là ?
Ernestine, qui venait de faire un plongeon imaginaire gracieux sous le regard admiratif de Jacob, mit un peu de temps à répondre à la question que la griote lui posait à l’issue des salutations d’usage.
– Je suis ici, avec le bébé, la devança Aminata depuis l’intérieur. Fanta Seck, c’est bien toi ?
– Aminata, la francenabé, oui, c’est moi, kay !
Ernestine observa Fanta se baisser pour entrer dans la case et entendit sa mère s’affairer. Un bruit de frottement. Le balai que l’on passe sur le sol de terre battue. Un tintement de verre, un ruissellement d’eau.
Une tête ronde, posée directement sur un buste grassouillet, passa à l’horizontale dans l’embrasure de la porte. À huit mois, Amayel se déplaçait à quatre pattes, ce qui était considéré comme un retard à la marche dans le village sénégalais, et comme un développement normal à la PMI.
– Occupe-toi d’elle ! Ne la quitte pas des yeux ! la tança Aminata. Ernestine poussa le soupir affligé de l’artiste réduite à un quotidien trivial. Dès qu’elle serait une comédienne correctement rémunérée (même juste un peu rémunérée), elle embaucherait une baby-sitter pour garder les jumeaux et Amayel. Peut-être même qu’avec le succès, elle pourrait payer à ses parents un appartement doté de deux pièces supplémentaires, histoire que les garçons puissent avoir leur propre chambre, laissant à Ernestine l’usage peinard de la sienne. Amayel se dirigea vers sa soeur en roucoulant de joie, soulevant des volutes de poussière dans un quatre-pattes enthousiaste. Mis à part une couche et un entrelacs de gris-gris à la ceinture et aux poignets, elle était toute nue, le crâne rasé de près. À ses oreilles tintaient de petites boucles dorées.
– Viens par ici, gras-double. Argh. Qu’est-ce que tu sens mauvais !
Ernestine se leva, attrapa Amayel à bout de bras et fonça à l’intérieur de la case. Amayel rit et agita les pieds.
– Sa couche est encore pleine ! Elle pourrait faire un effort, franchement, c’est une infection.
– Oui, elle a peut-être un peu la diarrhée. Tu la changes et tu lui donnes un biberon d’eau.
Aminata fourragea dans un sac au pied du lit et tendit un sachet d’Adiaril à Ernestine. Elle coucha Amayel, qui entreprit la destruction du magazine Amina imprudemment laissé sur le lit.

Sabine Panet et Pauline Penot se sont rencontrées au CE2, où elles organisaient des trafics de livres pour assouvir leur appétit insatiable de lecture. Elles connaissent très bien l’Afrique où elles ont vécu.
Sabine vit maintenant à Bruxelles, Pauline à Paris.
Elles ont déjà publié deux romans à L’école des loisirs, toujours écrits à quatre mains.



Sabine Panet et Pauline Penot se sont rencontrées au CE2, où elles organisaient des trafics de livres pour assouvir leur appétit insatiable de lecture. Elles connaissent très bien l’Afrique où elles ont vécu.
Sabine vit maintenant à Bruxelles, Pauline à Paris.
Elles ont déjà publié deux romans à L’école des loisirs, toujours écrits à quatre mains



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