Chambre avec vue

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Raphaële FRIER
Chambre avec vue
Thierry Magnier Romans Jeunesse

Les fenêtres de sa chambre donnent sur l’autoroute et la nuit quand on ferme les yeux on croit entendre la mer. L’autoroute c’est la porte vers l’ailleurs, les vacances, le travail, le voyage. Et quand elle est fermée à la circulation, elle se transforme en vaste terrain de jeu…





Je suis rentré hier de colo. Ma mère a tout de suite remarqué que j’avais des cernes sous les yeux. Normal, j’ai tellement mal dormi dans cette fichue campagne. Autour de nous, de l’herbe, des chemins, des vaches... sept nuits de noir complet et de silence total. Enfin, pas tout à fait total, le silence. Les grenouilles et les grillons, je les entendais... Sauf qu’au milieu de cette nature trépidante, pas un phare, pas un moteur ! Autant dire l’angoisse, quand on n’a pas l’habitude, quand le reste de l’année on habite un immeuble en pleine ville. Chez moi, la cuisine donne sur le boulevard de Strasbourg (à ce propos je me demande toujours si Strasbourg a son boulevard de Marseille). De l’autre côté, il y a les chambres. Les chambres avec vue... sur l’autoroute. Quatre voies jamais éteintes. Je le connais par coeur, ce décor autoroutier. Mon lit est à moins de six mètres de la passerelle de l’A7. Entre ma chambre et la bande d’arrêt d’urgence, il y a juste la place d’un balcon, et derrière, le petit vide et la glissière de sécurité. En prenant son élan dans le salon et en sautant depuis ma fenêtre , Carl Lewis atteindrait facile la voie de droite.
Ceux qui vivent à la campagne ont besoin des grillons pour s’endormir. Ou de la chouette qui hulule, du crapaud qui croasse... ils n’auraient pas idée de se plaindre du chant du coq au petit matin. Pour moi c’est différent. Le frottement continu des pneus et les bruits de moteurs me rassurent quand je ferme les yeux. Dans notre appartement avec vue sur l’autoroute, la bande originale de mes rêves enchaine les concertos pour Volvo et les symphonies pour taxis.
Quand il fait chaud on ouvre les fenêtres. J’ai beau avoir l’habitude des moteurs, l’été je trouve que chez nous, c’est bruyant ! On est obligé de mettre le son de la télé à fond. Et ce soir, avec Lucie, on n’a que le son parce que maman trouve que c’est un film de grand. « Trop violent, elle a dit. Allez dans votre chambre. »
Du coup on s’est repliés sur le balcon. On regarde passer les voitures et on se demande d’où elles viennent, qui elles transportent et jusqu’où elles vont.
Quand soudain, concert de klaxons. Arrêt sur bande son, personne ne bouge. Du balcon au salon, tout le monde retient sa respiration et se demande : « fou du volant ? Manif de routiers ?... »
- Mariage ! Crie ma mère qui atterrit en trombe dans notre chambre.
- Bien vu maman.
Elle me pousse pour gagner sa place sur le balcon.
- La voiture des mariés, elle est passée ?
- Je sais pas, j’ai pas vu !
Mon père déboule à son tour.
- Qu’est-ce qu’ils ont besoin de faire un boucan pareil !
Ma petite soeur, elle fait comme moi. Elle dit rien, elle sourit. Elle regarde les frous-frous qui flottent au gré de la vitesse, accrochés aux antennes et poignets des autos. Elle écoute les klaxons se répondre comme si les voitures se faisaient la cour. Elle s’émerveille devant les foulards blancs qui dépassent des vitres ouvertes. Elle bondit et hurle de rire en voyant s’échapper du cortège un chapeau rose, envolé, disparu à jamais.

Raphaële Frier est née à Lyon en 1970. De son enfance près de Bordeaux, elle garde le goût salé de l’océan. Quand sa famille s’installe en région parisienne, elle commence à écrire et bricoler tout ce qu’elle trouve. Elle a toujours aimé les livres, leur contenu, mais aussi leur
forme, et elle ne se lasse pas de les lire aux enfants. Ses propres enfants sont grands maintenant, mais elle continue ses lectures auprès de ses élèves. Aujourd’hui, elle vit à Marseille et passe une grande partie de son temps à écrire des histoires.



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