De la part du diable

De la part du diable

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Aina BASSO
Pascale MENDER (Traducteur)
De la part du diable
Thierry Magnier Romans Jeunesse

Dans le comté du Finnmark entre 1620 et 1621 a eu lieu la première vague de procès pour sorcellerie en Norvège et dans toute l’Europe. Ce roman historique met en scène deux jeunes filles aux destins bien différents dans un récit alterné. Dorothe est issue d’une famille aisée de Copenhague, et vient d’avoir seize ans. Elle est promise à un homme bien plus âgé qu’elle, et redoute ce mariage. Son époux est nommé dans le nord de la Norvège pour instruire les procès en sorcellerie. Après une longue et éprouvante traversée, Dorothe arrive dans une toute petite ville où personne ne parle sa langue, et son mari très pris la délaisse. Elen a le même âge, fille d’une guérisseuse qui a choisi de vivre sans homme et enchaîne les aventures et les enfants. Celle-ci, à la fois crainte et respectée pour ses dons, est la victime désignée des procès qui se succèdent. Elle a transmis à sa fille une partie de son savoir. Elen sauvera Dorothe, ce qui ne la sauvera pas elle.





C’est le printemps à Copenhague. Les arbres fleurissent dans le verger, le soleil chauffe, la pelouse est gorgée d’eau après les ondées. J’avance avec prudence pour ne pas me mouiller, on entend des bruits de succion là où je pose le pied. Le jardin fume, de petites marguerites hochent la tête. Je traverse le champ en courant sans soulever ma robe, je ris et je saute dans les petites flaques entre les touffes d’herbe. L’eau froide s’infiltre entre mes orteils, mes collants sont mouillés, lourds dans mes chaussures.
Le soleil fait briller les fleurs dans les arbres, bientôt ce seront des fruits durs, des pommes, de petites poires, et quand l’été aura pris fin, la fille de cuisine les ramassera dans des paniers, les portera à cuire et à confire, pour en fourrer de moelleux gâteaux à la crème. Je lèche mes lèvres et tends le bras vers la branche la plus basse, je cueille des pétales et les dépose dans la paume de ma main. Ils sont fragiles, immaculés, je respire leur parfum.
Un jour je serai une mariée de printemps, et alors j’aurai des fleurs de pommier dans les cheveux. J’aime l’odeur des pommes, le goût des pommes.
L’homme grave est revenu. Il arrive telle une ombre dans la calèche, père se tient à la porte et l’attend. Il a ce regard sur moi. Ce regard, qui me force à baisser les yeux, force mes mains à trouver quelque chose à faire, il me faut prétexter une affaire urgente pour y échapper.
Dès son arrivée, je me suis sauvée dans le jardin, car Line s’est empressée de me prévenir.
– C’est encore l’homme grave.
– Le maître l’a invité à dîner.
Je me glisse sous le pommier, ici personne ne peut me voir. Je lève les bras et je m’accroche à une branche, je me laisse pendre. Le soleil brille à travers le feuillage d’un vert éclatant, des nuages blancs dérivent dans le ciel. Un jour je me tiendrai en épousée sous cesarbres, un homme que j’aime à mes côtés. Un homme jeune, vêtu de brocarts et de broderies, des fleurs de pommier à la boutonnière. Une couronne des plus jolies floraisons ornera mes cheveux, et la robe : une robe vert pomme en velours et en brocart, et les plus délicates dentelles, et des rubans brodés de véritables fils d’argent.
Quand nous étions enfants, mes frères grimpaient dans les arbres du verger. Le grand pommier est là depuis la tendre enfance de père, sa mère l’avait fait planter. Il s’en souvient, ce n’était alors qu’un petit rameau, il a grandi avec lui, les branches se sont multipliées, elles ont forci, et un jour elles ont fleuri, puis porté des fruits. Comme lui, l’arbre a poussé jusqu’à s’élever de plusieurs hauteurs d’homme au-dessus du sol, avec ses branches fortes, larges, et son feuillage épais.
Emilie et moi avions l’habitude de regarder nos frères y grimper. Nos robes, longues et empesées, ne convenaient pas à ce genre de jeux, et je n’ose pas imaginer la réaction de mère si elle nous avait aperçues perchées là-haut. Christian et Joachim nous lançaient des pommes, de petites pommes acides, encore vertes. J’ai encore dans la bouche la saveur de ces fruits, le mordant de l’acidité au fond de la gorge, toujours au même endroit, et la contraction à la pointe de la langue.
Là-bas, dans la maison, on m’appelle. C’est mère, elle crie mon nom à plusieurs reprises, de plus en plus rageuse, jusqu’à ce que Mathilde réponde. Des sabots résonnent sur le plancher, la porte de service s’ouvre, et Mathilde m’appelle de sa voix fluette, toujours un peu craintive :
– Mademoiselle Dorothe ? Êtes-vous là ?
J’attends un peu avant de répondre, je me balance à la branche, je suis des yeux un nuage dans le ciel, on dirait un paon qui fait la roue.
– J’arrive, Mathilde, je suis au verger !
Mathilde remercie, elle fait sans doute la révérence, bien que personne ne la voie. La porte se referme, je me laisse tomber et inspecte le bas de ma jupe. Elle est mouillée jusque bien au-dessus de l’ourlet, mère va me gronder si elle voit ça. Je soupire et me dirige vers la maison. Je n’ai qu’à passer une autre robe et mettre celle-là à sécher, elle n’est pas sale. Je l’ai portée si souvent, elle ne me plaît plus, il m’en faudrait de nouvelles, celles-ci commencent à être trop petites. Je l’ai dit à mère, mais elle ne m’écoute pas.
– Tes robes nous coûtent cher, dit-elle, il te faudra les porter encore un moment. Tu en auras deux neuves pour le mariage de la cousine Henrikke cet été, ce sera bien suffisant.

Aina Basso est née en Norvège en 1979, elle est historienne. Elle a publié plusieurs romans pour adolescents et pour adultes. De la part du diable est son premier roman traduit en France.



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