N'y pense plus, tout est bien

Pascale MARET
N'y pense plus, tout est bien
Thierry Magnier Romans Jeunesse

C’est parce qu’il avait bu de la vodka en cachette qu’il a eu la vie sauve. Son père a tué sa mère, son frère et sa soeur. Loin d’occuper le poste important dont il se vantait, l’homme était au chômage, aux abois. Et plutôt que d’avouer sa déchéance, il a préféré supprimer sa famille et disparaître. Des années plus tard, Martin rassemble les indices : il est convaincu que son père se cache au fin fond de la Patagonie. Tout juste majeur, il part à sa recherche. Escorté par un grand détective privé noir et par un interprète argentin, il va avaler des kilomètres de route et se découvrir enquêteur pugnace et déterminé, loin du garçon timide et introverti qu’il était. Mais son père est-il encore vivant ? Quelles questions lui poser s’il le trouve, et quelles réponses attendre de lui ?

Toutes les questions doivent-elles trouver réponse ? Pascale Maret, inspirée une nouvelle fois par la rubrique des faits-divers, nous campe là un personnage d’adolescent original dans un décor exotique.





Il éclate d’un bon rire joyeux, un rire comme il n’en a pas eu depuis longtemps. Les autres se regardent et sourient, et m’encouragent à boire. Je ne veux pas gâcher l’ambiance, alors je me force et je vide ma coupe, sous leurs applaudissements. Je me sens mal, très mal. À côté de moi, mes parents et mes frère et soeur bavardent en sirotant leur champagne et en grignotant. Le simple fait de les regarder me donne des haut-le-coeur. J’essaie de résister, de tenir le plus longtemps possible, je hoche la tête, je souris aux plaisanteries, mais je commence à être tout moite. Heureusement, personne ne fait attention à moi. Je sens que je vais vomir. Je veux vomir, je dois vomir. Après, ça ira mieux. Je me lève brusquement.
− Je me sens pas trop bien, je vais m’allonger un petit moment, et quand ce sera passé je redescendrai.
Ma mère se redresse brusquement.
− Qu’est-ce qu’il y a, mon chéri ? Tu es tout pâle. Tu n’aurais pas dû boire si vite. Je vais monter avec toi.
Non, par pitié, je veux juste vomir tranquille, qu’elle arrête de faire sa mère poule !
− Ça va, ça va, c’est rien, un petit coup de barre, c’est tout. Je vais juste me reposer cinq minutes.
Mon père la retient alors qu’elle se lève déjà.
− Laisse-le, il a juste bu son champagne un peu vite, il a pas l’habitude…
Il se tourne vers moi, l’air bienveillant.
− Va t’allonger un peu, c’est une bonne idée. Dans un moment je monterai voir comment ça va.
Je ne réponds pas, je suis trop pressé. Je monte l’escalier le plus calmement que je peux, tandis que je sens mon estomac se contracter. J’ai à peine le temps de me pencher sur la cuvette des WC : en longs reflux douloureux, vodka et champagne mêlés remontent et vont gicler sur la paroi de porcelaine. Je m’effondre à genoux, le visage couvert de sueur, en maudissant Lucas. Mais ça va déjà mieux.
Quand je me suis rincé le visage et lavé les dents, j’hésite : est-ce que je redescends tout de suite ? Je me sens encore un peu flageolant et je décide d’aller m’allonger cinq
minutes sur mon lit. D’en bas me parviennent des voix un peu assourdies, l’ambiance semble s’être déjà calmée, chez nous il ne faut pas s’attendre à une fête délirante. J’essaie d’imaginer à quoi va ressembler ce voyage à travers les États-Unis : peut-être que ce sera le début d’un changement d’ambiance à la maison, que cette espèce de lourdeur qui semble nous écraser va s’alléger un peu ?

(...)

Plus aucun bruit ne monte du rez-de-chaussée, qu’est-ce qu’ils font ? Je m’assieds sur le lit et tends l’oreille. Un bruit de verre cassé, suivi par un juron étouffé de mon père, me fait sursauter. Mon père ne jure jamais. Il n’y a pas d’autre éclat de voix. La tête me tourne un peu et j’ai la poitrine serrée. Je me lève et, sans enfiler mes pantoufles, je vais jusqu’au palier. En me penchant au-dessus de la rambarde de l’escalier je peux voir le coin salon.

Et je vois.

Pascale Maret est professeur agrégée de lettres modernes. Elle a épousé un géologue avec qui elle a vécu à Abidjan, Buenos Aires, Abu Dhabi, Rangoon et Caracas. Et aussi en région parisienne, où elle réside actuellement, ce qui est finalement assez dépaysant pour une fille de la Haute-Loire. Elle et son mari ont adopté trois enfants. C'est, depuis l'enfance, une lectrice du type pathologique, capable de s'abîmer une nuit entière dans un roman. Elle n'enseigne plus mais elle aime retrouver l'ambiance des salles de classe pour dialoguer avec les élèves et essayer de leur faire partager son goût pour les livres.



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