Jan

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Claudine DESMARTEAU
Jan
Thierry Magnier Romans Jeunesse

Elle se fait appeler Jan, pour Janis, son prénom qu’elle n’aime pas. Et gare à ceux qui osent se moquer d’elle. Son père, fier d’avoir une fille qui n’est pas «une gonzesse», raconte que le jour de sa naissance, déjà, elle avait ses deux petits poings serrés, l’air pas commode. Depuis, garçons ou filles, petits ou grands, pour peu qu'on la cherche, Janis ne se laisse pas faire. Sa mère est vendeuse de chaussures, son père chômeur professionnel. Il est aimant et doux, mais boit beaucoup.

Un jour, parce que sa mère est partie prendre l’air, que son père s’écroule sur le sol, Jan appelle les pompiers et c’est l’engrenage. Son frère et elle sont confiés à un foyer puis à une famille d’accueil, le temps de l’enquête. Mais la jeune fille en a décidé autrement : elle veut protéger son petit frère, rentrer chez elle et réunir ses parents. Elle s’identifie très fort à Antoine Doinel, héros du film de François Truffaut Les 400 coups, et c’est à travers lui qu’elle puise la force de sa révolte.





Je suis pas le genre de personne qu’il faut chercher avec des noises. J’ai toujours été comme ça, paraît même que quand je suis née, j’avais mes petits poings serrés en gueulant comme un nouveau-né pas commode, c’est mon père qui raconte ça quand il est fier d’avoir une fille qui n’est pas une gonzesse. Moi j’ai des doutes sur ce qu’il est capable d’inventer quand il a des souvenirs pas clairs, et je parie que le jour de l’accouchement, il avait commencé à fêter ça avant que je survienne du ventre de ma mère.
Le jour de ma naissance, j’ai oublié comment c’était. Le souvenir le plus ancien que je me rappelle comme si c’était hier, ça se passait à la plage et je devais avoir dans les cinq ans. J’avais construit un bateau en sable magnifique avec des banquettes à l’arrière et tout le confort. C’était un grand bateau et il avait fallu des travaux énormes pour quelqu’un de mon âge. Ce serait malhonnête d’oublier de dire que mon père m’avait aidée, surtout pour creuser le sable avec la grosse pelle. Mon petit frère était super content et il se sentait comme chez lui, assis sur la banquette arrière avec son gros cul de couche pleine. Vous trouvez ça bizarre que je me rappelle tous ces détails mais c’est la vérité vraie. Je me souviens surtout que j’avais laissé mon petit frère bien sage sur sa banquette pour aller remplir mon seau dans la mer et que quand je suis revenue, il chialait en tremblant pendant qu’un sale petit enfoiré était en train de massacrer notre bateau en sautant dessus comme un sauvage pour défoncer les banquettes, le volant et tous les bords de la formejusqu’à ce que ça ressemble plus à rien d’autre qu’un tas de sable saccagé. Je sais pas quel âge il avait, ce salaud, il était bien plus grand que moi, genre huit ans ou plus, mais ça m’a pas arrêtée parce que je voyais rouge, comme on dit, et ce que je me rappelle le mieux dans cette journée, c’est comment la colère que je ressentais devenait tellement énorme qu’elle m’enlevait la peur de m’attaquer à un gars deux fois plus grand que moi – je suis pas un gros gabarit, plutôt du genre maigrichonne mais faut pas s’y fier, je préfère vous prévenir.
J’ai chopé ma pelle en plastique rouge et je lui ai foncé dessus comme une furie. J’avais la force de lui filer des coups de pelle suffisants pour qu’il se tire en courant. Là mon père s’est pointé, avec un train de retard qui aurait pu éviter le carnage du bateau, et ça l’a fait marrer de voir comment j’avais mis l’enfoiré en fuite, toute racho que j’étais dans mon petit slip de bain.
– T’as vu ça ? il disait à ma mère. Comment elle se défend, la gamine !
Il était fier, cet abruti, alors qu’on aurait pu éviter ce gâchis s’il était resté à son poste au lieu d’aller se traîner comme une limace sur sa serviette de plage. Mon père rigolait avec ma mère, mon petit frère chialait dans les ruines du bateau et moi j’étais toujours en fureur contre l’enfoiré, mais ça reste quand même un beau moment de mon enfance en famille, que j’aime me souvenir.

Claudine Desmarteau est née le jour de l'hiver 1963. Lors du choix crucial de l'orientation au lycée, elle opte sans hésiter pour la section dite " des glandus " (A7 : philo / arts plastiques). Après des études à l'Ecole Supérieure des Arts Appliqués Dupérré, elle travaille dans plusieurs agences de publicité où elle sévit en tant que directrice artistique, entre 1986 et 2000. Mais Desmarteau se lasse de l'univers impitoyable de la réclame et se remet à gribouiller dès qu'elle a un moment libre. Elle commence à dessiner pour la presse (Le Nouvel Observateur, Télérama, Les Inrockuptibles, Le Monde...) et publie son premier album au Seuil Jeunesse en 1999. Sept autres titres suivront. Elle exerce les deux métiers en parallèle pendant plusieurs années et dit adieu à la pub en 2001. En 2005, elle publie un roman jeunesse en deux tomes intitulé "Trouilleland " (éditions du Panama). Elle se consacre aujourd'hui entièrement à son activité d'auteur-illustratrice et poursuit des collaborations régulières avec la presse.



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