Aloys

Aloys

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Sarah TUROCHE DROMERY
Aloys
Thierry Magnier Romans Jeunesse

1168 – 1169, monastère de l’Abwandberg


Elle va avoir treize ans, voici bientôt sept ans qu’Aloys est cloîtrée. Comme nombre de ses contemporaines nobles, elle a été offerte à l’abbaye. Elle est rompue au rythme quotidien contraignant des prières, au travail du scriptorium, du potager, à l’autorité implacable des aînées. Jalousie, ragots sont les seules distractions pour les petites filles enfermées. Aloys sait qu’elle ne sortira jamais plus du monastère. Sauf si elle s’évade. Ce désir d’ailleurs, de liberté va l’obséder, jusqu’à ce qu’elle imagine un plan d’évasion, avant ses vœux définitifs.

 

Ce roman très bien documenté présente un portrait de la vie des moniales, des abbayes, au XIIe siècle. Le Moyen Âge est au programme de 5e, il est aussi présenté en primaire. Une fiche pédagogique sera à disposition des enseignants sur internet.

 

Un dossier pédagogique autour de ce livre est disponible en cliquant ici





Le temps des lilas est fini.

 

Je n’ai pas senti leur entêtant parfum ce matin quand je me suis levée à l’aube.

 

Cette odeur depuis trois semaines embaumait tout l’espace du dortoir. Quand je sortirai tout à l’heure au potager, je ramasserai les dernières branches, celles qui ne sont pas encore fanées et je les enfouirai dans un buisson. Je n’aime pas voir les fleurs mauves virer au noir, se dessécher et s’émietter.

 

Cela me rappelle mon arrivée au monastère de l’Abwandberg, il y a presque sept ans. Au moment où je quittai le château de mon enfance, alors que je ne savais pas où on m’emmenait, maman a cueilli un gros bouquet de lilas blanc et a couru me l’apporter. J’étais déjà à califourchon sur le grand cheval noir d’un des soudards de mon père, au dos duquel on m’avait fermement attachée avec une corde.

 

J’avais le nez collé à sa cotte rugueuse. L’homme puait la graisse froide. Je tremblais de peur mais j’ai tendu le bras et j’ai agrippé le bouquet de toutes mes forces.

 

Pendant les quatre jours du voyage, je l’ai tenu tout contre moi pour respirer ce parfum qui me gardait encore un peu à la maison, dans le jardin, près d’elle. Les pétales tombaient, les branches se cassaient et très vite je n’ai plus senti qu’une odeur de foin séché. Pourtant j’ai refusé avec obstination de lâcher mon rameau, dernier lien avec mon enfance.

 

Quand enfin nous sommes arrivés devant la lourde porte en chêne de l’Abwandberg, mon père m’a arraché des mains le misérable lilas flétri et l’a jeté dans un fossé.

– Cela suffit Aloys ! a t-il grondé, agacé. Des fleurs, il y en a partout.

 

Père, vous disiez vrai.

Des fleurs, il y en a partout. Mais à chaque printemps, c’est le lilas qui me rappelle que dans votre jardin, maman doit couper les plus belles grappes et les tresser dans ses longs cheveux châtains.

Et que je ne serai plus jamais là pour me serrer contre elle, sentir ses caresses et respirer le printemps dans ses bras.

 

Ce matin, des larmes affluent, d’un coup.

Dong ! Dong ! La cloche pour l’office des laudes sonne et il faut me lever vite. Nous dormons toutes habillées afin d’être toujours prètes.

Impossible de se laisser distraire. Mes soeurs se bousculent déjà en direction de l’église, située sous le dortoir. On s’y rend en descendant un escalier en bois un peu branlant.

Ça bâille, ça se chipote, ça se pousse, ça s’agite, ça caquette. Un troupeau d’oies blanches ! Je n’ai pas très envie de les suivre. Je préfèrerais rester à épuiser mon coeur plein de larmes. Mais ce n’est pas prévu dans notre programme bien rempli.

 

Après les laudes, ce sera un temps de prière, suivi de l’office de prime, de la messe, puis un maigre repas, qui me laissera comme toujours affamée.

Office de tierce. Puis je rejoindrai ensuite le scriptorium où j’ai la très grande chance de travailler aux enluminures. Je suis habile à peindre et à copier.

Office de sexte, dîner, temps libre d’une heure ou deux, office de none, travail, office de vêpres, repas du soir, lecture, office de complies, repos, office des matines, puis des laudes... et ainsi chaque jour. Je n’en peux plus de cette litanie !

Pourtant, il y a encore peu de temps, ce rythme bien ordonné, sans surprise, ne me dérangeait pas, bien au contraire je crois que je m’en accommodais.

J’étais rassurée par ce métronome fidèle et infaillible qui écarte les souvenirs et les pensées mélancoliques.

 

Ora et labora.

Sarah Turoche est auteur de littérature jeunesse depuis quelques années, monteuse pour le cinéma, elle écrit des histoires courtes entre deux projets.



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