Sally Jones PNB epub

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JAKOB WEGELIUS
Agneta SEGOL (Traducteur)
Marianne SÉGOL-SAMOY (Traducteur)
Sally Jones PNB epub
Thierry Magnier Jeunesse Numérique

Sally Jones est une gorille, très bonne mécanicienne sur le bateau du Chef. Lorsque celui-ci est accusé de meurtre, elle sait qu'il est innocent et se lance dans une enquête pour le prouver. Elle ne sait pas encore qu'elle devra faire le tour du monde pour qu'éclate la vérité. Un grand roman d'aventure illustré mené tambour battant.





LA MACHINE À ÉCRIRE

 

Il y a quelques jours, le Chef m’a fait cadeau d’une vieille machine à écrire. Une Underwood n° 5, modèle 1908. Il l’a achetée à un brocanteur ici, sur le port de Lisbonne. Le levier de retour manquait et plusieurs touches étaient cassées. Le Chef sait que j’aime bien bricoler les vieux objets.

Il m’a fallu quelques soirées pour réparer mon Underwood n° 5. Aujourd’hui je m’en sers pour la première fois. Certaines touches sont toujours difficiles à enfoncer mais je devrais pouvoir y remédier à l’aide d’une pince et d’un peu d’huile.

À travers mon hublot, je vois que la nuit est déjà tombée. La lumière des navires au mouillage étincelle dans l’eau noire du fleuve. J’ai installé mon hamac et je ne vais pas tarder à aller me coucher.

Cette nuit, j’espère échapper aux cauchemars.

C’est de nouveau le soir.

Aujourd’hui la chance nous a souri. Le Chef et moi avons pris l’habitude de nous rendre tôt le matin dans un café sur le port où les marins sans travail se réunissent dans l’espoir d’en trouver. La plupart du temps, nous rentrons bredouille mais aujourd’hui ça a marché. Nous avons porté des sacs de charbon de l’aube jusqu’au coucher du soleil. J’ai mal au dos et aux bras, la poussière de charbon s’est infiltrée dans mes poils et me gratte. Le salaire n’était pas bien gros mais tant pis. Nous avons besoin de chaque sou que nous arrivons à gagner.

 

Je suis rompue de fatigue mais j’ai surtout sommeil. Cette nuit encore j’ai mal dormi. Depuis au moins un mois, je fais des cauchemars.

Toujours les mêmes.

Certaines nuits, je rêve que je suis de retour dans la salle des machines du Song of Limerick. Des bras musclés me retiennent pendant que la chaudière à vapeur s’emballe et que le navire coule.

D’autres nuits, c’est le commissaire Garretta qui revient dans mon rêve. Il fait sombre et je ne parviens pas à me localiser dans l’obscurité. Je me trouve peut-être parmi les tombes dans le cimetière à Prazeres. Je ne vois que les petits yeux glacials de Garretta sous le rebord de son chapeau et je perçois l’odeur âcre de poudre de son revolver. Le coup de feu continue de retentir dans mes oreilles.

Mais le pire de mes cauchemars est celui où j’attends le Chef devant une grande porte métallique. Il pleut, les heures passent et j’ai terriblement froid. J’essaie de me persuader que la porte ne va pas tarder à s’ouvrir. Mais au fond de moi, je sais que ça n’arrivera pas. Le Chef est enfermé derrière ce grand mur qui s’élève devant moi et la porte ne s’ouvrira pas.

Il m’arrive de pousser des cris en dormant. Une nuit, il n’y a pas si longtemps, le Chef s’est précipité dans ma cabine en brandissant une énorme pince à tubes. Il m’avait entendue et était persuadé que quelqu’un s’était introduit dans le bateau et était en train de me faire du mal. Ce qui aurait effectivement pu être le cas vu que nous nous sommes faits des ennemis dangereux à Lisbonne.

 

À présent, je suis trop fatiguée pour continuer à écrire. Je reprendrai demain. Je suis contente de mon Underwood n° 5.

Ce soir, il y a du brouillard. Il est arrivé du large dans l’après-midi. Quand je suis montée sur le pont tout à l’heure, j’ai constaté qu’on distinguait à peine les grues sur le quai. De temps à autre, le cri rauque des cornes de brume et le tintement des cloches des navires me parviennent du fleuve. Il règne une ambiance fantomatique.

Aujourd’hui aussi le Chef et moi avons chargé des sacs de charbon. Tout en travaillant, j’ai réfléchi à mon Underwood n° 5 et je sais maintenant à quoi elle va me servir.

Elle va m’aider à écrire la vérité.
Je vais écrire la vérité sur l’assassinat d’Alphonse Morro.
Je veux que tout le monde sache ce qui s’est réellement passé. Et j’espère que l’écriture me libérera de mes cauchemars.

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