Une preuve d'amour NE

Une preuve d'amour NE

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Valentine GOBY
Une preuve d'amour NE
Thierry Magnier Romans Jeunesse

Lecture imposée : Les Misérables. Ce jour-là dans la classe, le débat s’amorce autour du personnage de Fantine : est-elle une mauvaise mère pour avoir abandonné sa fille Cosette, ou au contraire une mère exemplaire qui se sacrifie pour la sauver ? La discussion est animée, les avis divergent, quand tout à coup Abdou se lève et quitte la classe. Il ne revient pas au collège durant quelques jours. Quand Sonia le croise en ville et l’interroge sur son absence, elle découvre que Abdou a été confié à la DDASS par sa mère. Alors qu’une histoire d’amour s’ébauche entre les deux adolescents, Abdou est déterminé à chercher sa mère. Et si elle l’avait abandonné par amour ?

 


La littérature ne guérit pas, mais elle donne parfois les mots pour comprendre.
La langue de Valentine Goby est forte et claire.





Le prof de français monte sur l’estrade, les mains en porte-voix :
– Pas tous à la fois ! On ne s’entend plus ! Personne n’écoute, on se parle
d’un bord à l’autre de l’allée, les voix fusent à travers la classe en même
temps que des boules de papier froissé.
– De toute façon elle avait pas le choix…
– Attends, t’as toujours le choix !
– C’est vrai ça, pourquoi elle l’a faite, cette enfant, si elle avait pas les
moyens de l’élever ?
– Bouffon, y avait pas la pilule dans l’ancien temps…
Le prof tente un commentaire :
– Nathalie, l’histoire ne se passe pas en Grèce antique, mais à Paris au
début du xixe siècle. Ce n’est pas si lointain.
– Y avait la pilule à l’époque ?
– Non, mais…
– C’est bien ce que je dis monsieur alors, c’est la préhistoire ! Victor
Hugo, c’est la préhistoire ! Si tu étais enceinte, tant pis pour toi, tu avais
un enfant et puis c’est tout. On vient de lire un extrait des Misérables,
de Victor Hugo. C’est l’histoire d’une jeune femme pauvre, Fantine, abandonnée
par son amant. Pour pouvoir travailler et nourrir sa fille Cosette,
elle la confie à des aubergistes, les Thénardier, contre une pension. En
fait, les aubergistes transforment Cosette en bonne à tout faire, la nourrissent
mal et ne la soignent pas.
– Moi je dis qu’abandonner son enfant, c’est dégueulasse.
– Sérieux, ça se fait pas, laisser sa fille comme ça…
– Silence maintenant ! crie le prof.
– Elle aurait mieux fait de pas naître, Cosette, je dis.
– SI-LEN-CE, Sonia !
Je me tais. Le prof balaie la classe du regard. Bruits de chaises, de trousses
zippées. Rires. Le prof s’appuie au bureau.
– Qui pense que Simon a raison ? Qu’on n’a pas le droit d’abandonner
son enfant ?
– Moi.
– Ouais moi aussi.
– Carrément.
– Y a personne qui va dire le contraire de toute façon.
Le prof hoche la tête.
– Vraiment ? Est-ce que Fantine abandonne sa fille ? Je t’écoute,
Vassili…
– Fantine, les Thénardier elle les connaît même pas, sûr qu’elle abandonne
sa fille. Si elle l’aimait vraiment, elle l’aurait gardée avec elle. Ma
mère elle est comme Fantine, seule avec moi, elle travaille aussi mais
elle m’a pas placé chez des Thénardier.
– Tout le monde est d’accord alors ? Fantine est une mauvaise mère qui
abandonne sa fille ?
On se retourne les uns vers les autres, pas une main ne se lève pour
contredire Vassili. Je me rends compte qu’assis près de la fenêtre, Abdou
ne bouge pas. Il fixe sa feuille vierge sans ciller, la tête basse, sourcils
froncés, en tripotant un stylo.
– Chaque fois que quelque chose semble évident, dit le prof, que tout le
monde est d’accord, méfiez-vous. Commencez maintenant. Méfiez-vous.
Fantine a l’air d’une mauvaise mère, mais les apparences sont peut-être
trompeuses. Abdou garde la tête baissée. Il décapuchonne et recapuchonne
son stylo, son genou bat la mesure sous la table.
– Alors ? demande le prof.
On est tous contre Fantine. C’est clair.
Le prof a l’air déçu.
– Bon, répondez à ça : comment Fantine a-t-elle payé les Thénardier
pour qu’ils élèvent sa fille ?
– Elle a travaillé à l’usine, dit Nathalie.
– Sauf qu’on la met à la porte quand on découvre qu’elle est une mère
célibataire, dit le prof. À l’époque, avoir un enfant sans père, ça ne se
faisait pas. Ou bien c’est qu’on était veuve.

Valentine Goby est née à Grasse en 1974. En sortant de Sciences Po, elle a entrepris de grands voyages. À son retour en France, en 2002, elle publie aux éditions Gallimard son premier roman, La Note sensible. Suivront ensuite d’autres romans, adultes et jeunesse.

(Crédit photo : Fanny Dion)



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