Car Boy

Anne LOYER
Car Boy
Thierry Magnier Romans Jeunesse

Perché en haut d’une pile de carcasses de vieilles voitures, Raphaël contemple son nouveau chez-lui. La carrosserie Mirami. Un paysage cabossé, déglingué, qui colle bien avec celui qu’il a dans le coeur. Raph a 14 ans et il vient d’être parachuté chez son père, un inconnu, qui vit au milieu de cet hôtel pour épaves. L’homme est froid, maladroit, il n’a que des grognements dans la bouche et des rebuffades dans les gestes et Raph préfère se concentrer sur autre chose. Sur sa fille par exemple, Mylène. Une demi-soeur de 17 ans, du genre carrément canon, qui a hérité de son père un caractère bien trempé Et puis, de l’autre côté de la route, il y a Kathia. À 8 ans, la petite se déplace en fauteuil roulant, emmenant avec elle une bonne humeur et une maturité qui brisent tous les non-dits. Jour après jour, ces deux là vont réchauffer le coeur de Raph, le remettre sur les rails, pour qu’il retrouve enfin la force et l’envie de foncer droit devant.


Dans un décor métallique aux relents d’huile de moteur, Anne Loyer dresse le portrait puissant et lumineux d’un adolescent blessé qui cherche à remonter à la surface.





I


− Fonce !
Le mot ronfle, furieux, joyeux, il repeint l’habitacle, me plonge en plein film d’action.
J’appuie sur la pédale, me couche sur le volant.
− Plus vite !
Mylène, les yeux braqués à travers le pare-brise, sourit de toutes ses dents. La vitesse étincelle son regard. Elle est plus belle que jamais. Je la vois ouvrir la fenêtre, passer la tête dehors, ses cheveux se mettent à flotter en drapeau.
− Yeahhhhhhh.
Son cri se perd dans le paysage qui s’enfuit. C’est quoi la vie finalement ? Une voiture, une fille et une route. Droit devant.


I I


− Raph ? Raph t’es où ? Putain d’gosse ! Toujours en train d’me filer entre les pattes... Il fait demi-tour en râlant, égraine les insultes qu’il lâche comme les cailloux du Petit Poucet. Je pourrais le suivre rien qu’aux sons qu’elles font en tombant par terre. « Ptit con, sombre idiot, mouflet de malheur, sale mioche... » et j’en passe. M’en fous. Leur bruit se mêle au frottement de ses pieds qui raclent le sol. Au moins, il se casse. Il m’a pas vu c’est le principal. Faut dire qu’il me cherche pas vraiment. À
croire que ce qu’il aime c’est gueuler. Rien que pour le plaisir.
Je me rencogne contre la tôle froissée, elle est froide dans mon dos, j’y cale ma tête. Une odeur d’huile frelatée me tapisse les sinus. J’aime cette odeur grasse, limite écoeurante, j’inspire, ferme les yeux. La gueule du vieux me revient en boomerang. Il peut jamais me foutre la paix, même quand je fais tout pour l’éviter. Il paraît que j’ai ses yeux. Tu parles d’un cadeau ! J’aurais préféré rien lui devoir. Moi, quand je le regarde bien en face, je vois rien d’autre que deux tuyaux d’échappement. Quant à ce qu’il y a autour c’est de la peau fripée, rougeaude, lardée de poils gris. Si je dois finir comme ça ! Merci ! Mais c’est juste pas possible. Faut pas cauchemarder, ça sert à rien qu’à pleurer.
− Psssst ! L’anguille ! T’es là ? Mylène se glisse par la portière. Elle, elle sait me trouver. Faut dire que mes cachettes elle les connaît toutes par coeur.
− Le vieux te cherche. T’as encore séché les cours ?
− Qu’est-ce que tu crois ? Je vais pas te faire un dessin. Le collège m’emmerde...
− Il va encore piquer sa crise.
Je hausse les épaules. Elle passe une mèche derrière son oreille et l’anneau qui s’y balance jette un trait d’or dans l’ombre de la carlingue. Mylène aussi a hérité du regard noir du vieux mais chez elle il prend des allures d’espace à explorer. Un univers où miroitent mille lumières. Ses yeux sont deux étoiles noires. Rien à voir.
− Pourquoi tu souris ?
− Je te regarde.
− Arrête... tu dis n’importe quoi !
− Ben non, c’est vrai que je te regarde.
− Raphaël...
Ouhla, quand elle m’appelle Raphaël c’est pas bon signe.
− Je suis ta demi-soeur, faut arrêter tes conneries.
− Je sais... et alors ? On n’a pas le droit de regarder sa demi-soeur ? C’est interdit par la loi ?
− Tu sais bien ce que je veux dire...
Je sais mais je ne veux pas l’entendre. Je préfère la planter là. Je m’extirpe à quatre pattes de la voiture pour retrouver l’air libre.
− L’anguille ! Arrête de bouder !
Trop tard, je ne l’écoute plus. Je m’accroche au rétro gauche qui ploie un peu sous mon poids et je dégringole du tas de bagnoles qui s’empilent. Je saute par terre et la poussière me pique les yeux. Autour de moi, le royaume du vieux. Ces piles de véhicules déglingués qui s’entassent jusqu’au grillage rouillé j’y suis chez moi maintenant.

Anne Loyer est née en 1969 dans le Berry et n’a pas cessé de parcourir la France de déménagement en déménagement. Une maîtrise de droit et des études de journalisme l’entraînent vers sa première passion, celle de la presse écrite. Après plus de 15 ans de journalisme, elle délaisse les histoires des autres pour se pencher sur les siennes et publie, depuis, des albums et des romans pour la jeunesse.