De l'autre côté



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Stefan CASTA
Agneta SEGOL (Traducteur)
Florie BRIAND (Graphiste)
De l'autre côté
Thierry Magnier Romans Jeunesse

Avec la mort de Vanessa, sa belle-mère, la stabilité et la structure même de la vie d’Elina disparaissent. Jörgen, son père, responsable de l’accident, n’est pas prêt à assumer les responsabilités que Vanessa portait avec vaillance. Elina nous raconte une année capitale dans sa vie après le drame. Stefan Casta a le don de rendre lumineuse une situation tragique. Le suspense est maintenu par l’introduction d’éléments mystérieux qui éveillent la curiosité. Comme souvent chez l’auteur les limites sont floues entre rêve et réalité, vie et mort, passé et présent.





Quelqu’un meurt. C’est comme ça que cette histoire commence. Quelqu’un meurt et quelqu’un gagne à un jeu de grattage. Ça va changer beaucoup de choses. Tout, en fait.

C’est un vendredi.

Le 21 juin. Une date que je n’oublierai jamais. Pas parce que c’est la St Jean, mais à cause de ce qui arrive.

C’est donc l’été.

Enfin… l’été si on veut. Le temps est tellement pourri qu’il faut une bonne dose d’optimisme pour déceler le moindre signe de son arrivée. En somme, il faut être comme Jörgen qui, lui, en voit partout. Des signes, je veux dire.

Jörgen c’est mon père. Un fait qu’il a souvent tendance à oublier. En ce moment il est au volant. Il fait de grands discours tout en conduisant. Personne ne l’écoute. On a déjà tout entendu. Ce qui ne l’empêche pas de débiter imperturbablement son monologue enthousiaste et interminable. De temps en temps, il souligne ses propos par de grands gestes emphatiques qui l’obligent à lâcher le volant. Les voitures autour de nous klaxonnent et nous font des appels de phare mais Jörgen s’en fiche royalement. Rien ne peut arrêter le flot de paroles qui se déverse de sa bouche. Il parle comme s’il se trouvait en face d’un public. Et le public c’est nous, Vanessa et moi.

Parfois il ferme les yeux quand il veut insister sur un point. Et c’est probablement ce qu’il fait ce vendredi 21 juin. D’ailleurs, je me demande s’il ne ferme pas les yeux et ne lâche pas le volant en même temps.

Je suis assise sur la banquette arrière, en train d’écrire un SMS de rupture à Ludvig. Ça fait quatre semaines qu’on est ensemble, quatre semaines longues comme autant d’années. J’ai compris depuis longtemps déjà que ça ne fonctionne pas entre nous. Et que ça ne fonctionnera jamais. J’ai reformulé ce SMS environ quatre cents fois, sans l’intention de l’envoyer, bien sûr. On ne rompt pas par SMS. Jörgen, derrière son volant, est de plus en plus exalté. Il vient de changer de sujet. Ses paroles flottent comme de l’encens à l’orée de mes pensées. J’entends sa voix sans distinguer les mots. Mais je le garde sur mon radar, je sais par expérience qu’il le faut.

Nous venons de visiter une maison. Vanessa rêve de vivre à la campagne et ça depuis de nombreuses années, mais toutes les maisons qu’on a vues jusqu’ici étaient soit trop chères, soit trop vétustes, soit situées trop près de la route. Là, nous rentrons. Cette année encore, nous passerons donc les fêtes de la St Jean en ville.

Vanessa est assise devant moi. Je la regarde. Elle voit ma mine inquiète et me fait un mouvement rassurant de la tête. Ça va, tout est sous contrôle, me mime-t-elle. C’est étonnant qu’elle dise ça à ce moment-là, car généralement très peu de choses lui échappent.

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