T'arracher

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Claudine DESMARTEAU
Amandine CHAMBOSSE (Graphiste)
T'arracher
Thierry Magnier Romans Jeunesse

Lou est en terminale. Avant, les copains, les copines, les fêtes le week-end, les bavardages déconnants avec Sacha, sa meilleure amie, faisaient son quotidien. C’était bien. Maintenant, elle est anéantie par un chagrin d’amour, une absence qui l’obsède, un chagrin incandescent qui la ravage. Que dire des inscriptions sur APB, alors que la vie n’a plus d’importance. Jour après jour, Lou renoue avec la vie quotidienne, les contraintes, mais aussi les possibles du futur. Son admissibilité à une école d’art réputée clôturera cette année cauchemardesque.

Scandé par des paroles de chansons qui expriment finement ses états d’âme, ceroman est un grand cru Desmarteau. Sur un thème rebattu, l’auteur a trouvé desaccents frénétiques, son écriture directe est à l’image des émotions qui traversentles adolescents. Notons le récit des inscriptions sur Admission Post Bac, du vécu manifestement.





Avant je dormais comme une pierre. D’une traite. Il me suffisait de fermer les
yeux pour sombrer dans un sommeil de plomb qui réparait tout. Depuis Toi mes
nuits sont découpées au hachoir. En fines tranches pas du tout tranquilles et pour
certaines, je ne sais plus si j’ai dormi ou pas. Tu rôdes comme un mauvais ange et
je me réveille fatiguée. Sous mes yeux c’est devenu mauve. Avec mon teint pâle ça
me fait une tête de gothique. Du coup j’évite les fringues noires et le maquillage
charbonneux. Les lèvres trop rouges aussi. Je ferais peur. « T’as pas bonne mine »
dit ma mère. Je sais je sais et j’ai horreur qu’on me le fasse remarquer. « Toi non plus.
Et arrête de froncer les sourcils, ça te fait une grosse ride entre les yeux » je lui ai
répondu. Elle n’était pas jouasse. Faut avouer que je ne suis pas très aimable. Avec
mes parents c’est pas franchement la lune de miel. Ils me trouvent chiante. Absente.
Décourageante. Je les trouve usés anesthésiés résignés. Ma mère m’observe. Elle
est curieuse avec son grand nez.
– Tout va bien ? Tu veux qu’on parle ?...
Surtout pas. Je ne veux pas parler de Toi avec elle. Ça me paraîtrait aussi déplacé
que de la regarder baiser avec mon père. Je ne peux parler de Toi à personne. C’est
comme ça. À Sacha je ne dis plus rien sur Toi. « Il est temps de passer à autre chose,
tu crois pas ? » Cette phrase elle me l’a répétée plusieurs fois et j’ai compris qu’elle
en avait assez entendu. Alors je ferme ma gueule.

 

Ma famille est comme une chaise à laquelle il manquerait un pied depuis que
Romain, mon frère, est parti à Lyon pour faire ses études. Ça fait un an. Et une
absence de plus. Elles s’additionnent les absences. Elles remplissent un puits.
J’imagine que plus on est vieux plus il est profond, le puits des absences. Ma
mère vire au triste. L’absence de son fils préféré a creusé les sillons qui entourent
sa bouche et elle a souvent une expression amère. On ne se parlait pas beaucoup,
avec Romain. On ne se faisait pas de confidences. Pas besoin. On se devine l’un
l’autre. Il lit en moi et moi en lui. Enfants, on a cavalé dans les hautes herbes,
grimpé dans les arbres, sauté des rochers dans la mer glacée, fait des concours de
ricochets, de crachats et de crottes de nez séchées. Pissé sur le paillasson du voisin
et pété sur la flamme d’un briquet. Ça lie pour la vie. J’aimerais pouvoir aimer un
garçon comme j’aime mon frère. Sans avoir peur de lui. Peur d’être pas assez belle,
pas assez captivante pas assez mystérieuse. J’aimerais pouvoir être aimée par
un garçon comme je le suis par mon frère.

Être moi-même en toute confiance. Sans être jaugée, jugée et jetée comme une
merde sans comprendre pourquoi.
Mon frère me manque. Il me manque sans faire de bruit, sur la pointe des pieds.
Toi tu te pavanes en haut du podium. Sous les spots. Dans la lumière blanche et
froide tu éblouis.

 

Claudine Desmarteau est née le jour de l'hiver 1963. Lors du choix crucial de l'orientation au lycée, elle opte sans hésiter pour la section dite " des glandus " (A7 : philo / arts plastiques). Après des études à l'Ecole Supérieure des Arts Appliqués Dupérré, elle travaille dans plusieurs agences de publicité où elle sévit en tant que directrice artistique, entre 1986 et 2000. Mais Desmarteau se lasse de l'univers impitoyable de la réclame et se remet à gribouiller dès qu'elle a un moment libre. Elle commence à dessiner pour la presse (Le Nouvel Observateur, Télérama, Les Inrockuptibles, Le Monde...) et publie son premier album au Seuil Jeunesse en 1999. Sept autres titres suivront. Elle exerce les deux métiers en parallèle pendant plusieurs années et dit adieu à la pub en 2001. En 2005, elle publie un roman jeunesse en deux tomes intitulé "Trouilleland " (éditions du Panama). Elle se consacre aujourd'hui entièrement à son activité d'auteur-illustratrice et poursuit des collaborations régulières avec la presse.



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